« Communauté de nos aurores »
Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty 06/03/2011
      
        
Une fois encore, le débat religieux s’invite dans le débat politique, voire politicien. Réforme de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat, débat sur l’identité nationale et sur la place de l’Islam dans la République. On ne peut que constater une utilisation de plus en plus risquée des appartenances religieuses. Le journal Le Monde titrait son éditorial du 5 mars ainsi : « Nicolas Sarkozy dévoie le débat religieux ». Lundi dernier, Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux et ancien  Président du Conseil Constitutionnel s’est élevé avec force, sur France Inter, contre l’expression « Français d’origine musulmane » qui lui rappelait la bien triste époque où l’on stigmatisait « les Français d’origine israélite ».

        La phrase attribuée à André Malraux, « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », a très (trop) souvent été citée. En guise de spiritualité, le XXIe siècle s’ouvre par des guerres qui se justifient par les religions aussi bien chez les extrémistes chrétiens américains qu’avec des terroristes prétendant s’inspirer du Coran. Des religions orientales, supposées être plus douces, ne sont pas en reste. L’actualité nous informe de massacres, au nom de l’identité religieuse, dans certains pays asiatiques de tradition bouddhiste ou hindouiste.
        En France, le XXe siècle avait débuté par la lutte contre le cléricalisme catholique qui pesait sur la société française. Mais, comme le note Marcel Gauchet, nous assistons à « l'épuisement des ressources intellectuelles et spirituelles de la laïcité militante » (1). Par ailleurs, les idéologies qui ont mobilisé les foules du XXe siècle sont elles aussi épuisées. Libérales ou marxistes, elles apparaissent comme la variante d'un dogme unique : « Cherchez premièrement le royaume de l'économique et tout le reste vous sera donné par surcroît ». Il y a donc un vide où peuvent s’engouffrer sectes, fondamentalismes, dogmatismes générateurs de violence.
          D’où l’importance de créer des lieux qui échappent à la fois aux fondamentalismes religieux et au fondamentalisme laïc pour qui toute démarche spirituelle serait suspecte a priori. Chacun peut y faire l’épreuve personnelle de ce à quoi il croit. On peut déplorer que nous ne parlions pas les mêmes langues pour dire la vie et la mort, le sens et l’absurde, le mal et la grâce. Mais il est difficile de penser sans la médiation concrète d’une langue. « Dieu seul est laïque » (2) car, tous les mystiques l’attestent, il se situe  au-delà des langues qui l’expriment et des sentiments des croyants qui le vénèrent.
           La quête spirituelle rejoint le travail psychique pour devenir sujet et le combat politique pour la citoyenneté : pouvoir commencer à chaque instant. C'est un thème majeur dans la pensée du grand mystique médiéval Maître Eckhart : la seule façon, dit-il, d'aller vers Dieu, « c'est de le saisir dans l'accomplissement de la naissance » (3).  La voie spirituelle se vit à travers un engendrement permanent. En cela, elle désespérera toujours les nostalgiques de la sécurité des systèmes clos. La spiritualité, ne vit que de la responsabilité de chacun par delà ses enracinements nationaux, raciaux, culturels ou religieux.
        Aucune institution, aucun parti politique, aucune Eglise, aucun personnage emblématique ne saurait dispenser chacun d'entre nous de risquer de nouvelles naissances. Croire que de simples appartenances pourraient nous en dispenser conduit aux pires aberrations. L'avenir ne sera fait ni de la répétition du passé ni de l'installation satisfaite dans la critique de nos idolâtries. Il est ce que nous allons commencer ensemble. Nous vivrons alors ce que le poète et résistant René Char appelle « l'aventure personnelle, l'aventure prodiguée, communautés de nos aurores » (4).

(1)
Marcel GAUCHET : La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité. Editions Gallimard 1998, page 29

(2)  Tommy FALLOT, fondateur du mouvement protestant « Christianisme social » écrivait ceci : « Dieu seul est laïque ; hélas, l’homme souffre de maladies religieuses, cléricalement transmissibles ». Cité par Pierre Pierrard in Anthologie de l’humanisme laïque. Editions Albin Michel, 2000, page 12.

(3)  Maître ECKHART : Sermons, Tome II, Editions du Seuil, 1978, page 113

(4)  René CHAR : Les Matinaux in Oeuvres complètes Editions Gallimard, La Pléiade Paris 1988 p. 250