Habiter un temps « libéré »
Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty du 11 novembre 2013


Une société trouve sa cohérence autour de la gestion du temps. Là se lit sa vraie « religion ». Dans nos sociétés occidentales, les choses sont relativement simples : le temps c’est de l’argent (Time is money disent les anglo-saxons). Le temps a perdu toute épaisseur pour une signification marchande. Au plan des individus, le contrat de travail régule la “liturgie” d’une vie : la semaine de travail et le week-end, l’année et les vacances, la carrière et la retraite. L’heure de travail signifie non plus la création d’une œuvre, mais du pouvoir d’achat. La violence la plus forte du chômage est d’exclure de cette pratique “religieuse” collective. Le temps devient alors vide, indéterminé, asocial.

Cette angoisse devant un temps redevenu sauvage suscite des réactions très différentes qui vont de la dépression généralisée à la révolte nihiliste des casseurs. Face à cela, la plupart des responsables politiques attendent la croissance, comme dans la Bible, les grands prêtres de Baal appelaient la pluie. Les cow-boys du néo libéralisme nous somment d’accélérer dans une fuite en avant au nom de la dévotion à l’auto régulation du marché. D’autres rêvent de refuges dans le temps immobile des anciennes matrices du sol, de la race, de la nation, de la religion ou dans les sectes. Tout cela est à la fois inefficace : précarité et exclusion augmentent, et dangereux : l’angoisse du temps vide génère la violence.

Ceux qui, dans l’histoire, ont voulu “changer la vie » commencent le plus souvent par modifier leur façon d’habiter le temps. Communautés, groupes militants, lieux de vie collectifs, vie de famille incarnent les valeurs qui les portent à travers un autre rapport au temps. Pour que celui-ci ne s’épuise pas dans le travail monétarisé et la consommation des marchandises, du temps est “libéré” pour la gratuité, l’échange, le rapport au corps,  la convivialité, la création, la quête spirituelle. C’est, par exemple, le cœur de l’expérience solidaire menée pendant plus de 20 ans par la Maison des Chômeurs de Toulouse (1).  

Nous avons à vivre à la fois le temps de la rupture et celui de la naissance. C‘est là le sens profond du “temps libéré”, comme on parle de la libération d’une femme grosse d’un nouvel être humain. Nous avons à faire le deuil d’une religion sociétale qui s’écroule. Elle nous a fait croire être dispensés d’inventer, dans la quotidienneté, des rapports nouveaux aux êtres, aux travaux et aux jours. Le temps libéré n’est pas celui de consommateurs croyant acheter du « bon » temps par de l’argent, mais celui des risques de l’invention et du partage. Il n’est pas le temps vide d’individus zappant devant des dizaines de chaînes de télévision, mais celui de citoyens retrouvant le goût du débat dans la cité. Il n’est pas le temps des dispositifs sociaux casant, dans un taylorisme social de plus en plus absurde, les innombrables exclus de la religion sociétale du temps, mais celui de sujets humains retrouvant le dynamisme évangélique et républicain de la fraternité. Il est de moins en moins le temps de la transformation des choses dont l’homme se libère par la machine, mais celui de la transformation et de la production de nouvelles relations à soi-même et aux autres. Au terme de nos désenchantements, il nous reste à accueillir la grâce de renaître. C’est là notre nouvelle frontière.


(1) Cette expérience est relatée dans deux livres d’Annie DREUILLE, initiatrice et directrice de cette expérience : Les aventuriers de l’économie solidaire. Entre reconnaissance et résistance, la quête des chômeurs créateurs, Editions l’Harmattan, 2001 La Maison des chômeurs. Entraide et expérimentation sociale au sein de l’association toulousaine « Partage ». Nouvelles Editions Loubatières, 2010. Par ailleurs, Annie Dreuille a dirigé deux autres ouvrages collectifs : Le temps libéré, « tout travail, non travail, histoire de fous » Cépaduès-éditions, 1995 et Vers une académie du temps libéré, Cépaduès- éditions, 1997. André GORZ a été associé à cette histoire. Il est un des auteurs de l’ouvrage Les aventuriers de l’économie solidaire. Les éditions Les Liens qui Libèrent viennent de sortir un ouvrage posthume  d’André GORZ intitulé Bâtir la civilisation du temps libéré qui reprend 3 textes remarquables est très actuels qui furent publiés dans Le Monde diplomatique : Bâtir la civilisation du temps libéré - Pourquoi la société salariale a besoin de nouveaux valets -  Leur écologie et la nôtre